“Que ce soit dans les arts martiaux ou dans les beaux-arts, pénétrer au cœur de la voie n'est pas chose facile.”
Morihei Ueshiba, créateur de l’aïkido
La danse des Catas
Stéphane Batsal révèle par le collage les postures emblématiques de certains sports :celles fabriquées pour le catch et le culturisme et celles spécifiques à l’escrime et au karaté. Attitudes dont il grossit les traits avec une pointe d’humour et d’ironie pour illustrer le ridicule de certains combats et concours de muscle. Gestes qu’il va au contraire esthétiser grâce à des compositions minimalistes et soigneuses qu’il orne parfois de cadres baroques pour appuyer la préciosité des gestes.
Pour cette nouvelle série intitulée Catas, il utilise des images du guide marabout sur le karaté édité dans les années 60. Les karatékas découpés et retirés du contexte du livre sont rassemblés et collés sur des papiers cartonnés au fond neutre et forment des frises décoratives stylisées. Les mouvements de combat deviennent des gestes chorégraphiés et la mise en scène transforme le sport en danse. Les collages déroulent un début et une fin telles des chronophotographies de Muybridge et renvoient les personnages à leurs simples expressions plastiques. En noir et blanc, ils parcourent l’horizontal du support et poursuivent leur course hors-champ. Comme le héros vintage aux muscles mythiques Jean-Claude Van Damme, leurs forces semblent infinies et s’affichent sur l’écran en deux dimensions dans des postures acrobatiques et cocasses. On devine les bruits sourds des pieds contre les pieds et des mains contre les mains. On devine les efforts physiques et les années d’entrainements. Leur tenue de combat si caractéristique fait écho aux films de karaté hongkongais des années 70. Bruce Lee, qui en était le principal acteur, était fréquemment entouré d’élèves habillés de ces karatégi. Certains combats mis en scène dans ces longs métrages sont fantasques et font virevolter avec rythme ces corps de kimonos où les pieds et les bras s’entrechoquent et s’entrecroisent dans l’espace du dojo avant de terminer sur le tatami. Les collages de Stéphane Batsal transposent en quelque sorte ces valses sportives en un langage plastique structuré et élégant. Pour certains, les personnages se passent le relais et le récit se déplie en forme de bandeau d’entablement. Pour d’autres, les karatékas portent avec leurs bras des fragments d’architectures comme pour affirmer leur force et se comparer au kyokushin fighter qui casse des briques ou de la glace avec ses poings. A travers cette série, Stéphane Batsal tourne en ridicule un masculinisme exacerbé présent dans certaines sociétés autocratiques actuelles.Le déplacement des combattants que l’artiste opère des pages du guide aux supports cartonnés, altère et caricature les gestes enseignés et académiques qu’ils pratiquent. Collés et agencés sur les cartons, ils en deviennent autant absurdes qu’utiles. Leurs postures trouvent un nouveau sens à leurs vies et existent en dehors de la mise en page circonscrite de l’édition vintage. Les compositions soigneuses leur apportent une part de féminité que la virilité des corps chatouille jusqu’au bout des doigts de pied. Cette relation entre haute couture et sport de combat où la délicatesse des découpages emporte avec elle les gestes éminemment précis et gracieux des katas, forme un tout efficace et joyeux malgré les images du guide grises et sans éclat.
Telles des armées, les groupes de karatékas semblent assujettis à des demandes insolites émanant de hauts lieux mystérieux. Sans raisons apparentes, certains corps s’agitent comme des fourmis et déplacent des morceaux de frises démesurés ou des fragments de plans de salle de bain (Cata sanitaire). D’autres se préparent à un combat à l’arc brisé et à la colonne dorique (Joute de Catas), s’exposent fièrement avec leurs trophées ou leurs futurs objets de défis (Cata Niké) ou jonglent avec des éléments décoratifs à l’instar des acrobates du Cirque du Soleil (Cata ducale, Cata jonglerie). Sont-ils des voleurs de patrimoine ou des collectionneurs de lavabos ? Des guerriers archéologues ou des combattants colonialistes ? Des régisseurs je-m’en-foutistes ou des Oompa Loompas muséographes ?
Si nous étions quelque peu audacieux, nous pourrions raccrocher ces histoires de déplacements de fragments d’architectures et d’équipements sanitaires à ces mots de Jean Clair parus dans la Revue L’Arc en 1990: “Un double déplacement. On n’a pas fini d’en mesurer toutes les conséquences. Au siècle dernier, Lord Elgin détache les métopes du Parthénon et les fait entrer au musée. Au début de celui-ci, Duchamp prend un urinoir, le baptise “Fontaine”, le signe, le date et le fait semblablement entrer au musée”. 1
Ainsi, les collages de Stéphane Batsal évoqueraient les actes colonialistes et politiques du diplomate anglais et de l’artiste français opérés respectivement en 1801 et en 1917.
Mais poursuivons cette aventure et assumons plus encore ce parallèle osé en ajoutant ces derniers mots de Jean Clair : […] Le premier geste trouvera sa justification théorique dans les écrits de Malraux : “L’âme du Musée imaginaire est la métamorphose des dieux en sculpture, quand ils ont perdu leur sacré”. Sur le second pèse encore le poids du scandale. Il n’est pourtant que la suite logique du précédent : l’exploitation de cette aimable fiction créée par l’humanisme romantique et démesurément goûtée par nos contemporains, celle d’un art “autonome” qui, détaché de ses liens avec l’univers du sacré, de la délectation individuelle ou de la morale sociale – Dieu, le Prince, l’Etat-, ne serait plus à lui-même, dans l’enclos muséal, que sa propre fin.” 1
Au sein de ces institutions où l’on passe sans vergogne du statut de statue à celui de sculpture et d’oeuvre autonome à celui d’objet muséal, les soldats blancs aux ceintures noires veilleraient au grain et s’affaireraient à ce que cette décontextualisation qu’ils ont eux même subi, signe le grotesque de certaines de nos cimaises impérialistes que Marcel Duchamp s’est amusé à démonter et à faire tourner en bourrique. La danse des Catas comme une danse de la pluie pour conjurer le mauvais sort et faire trembler les murs de nos musées.
Comme à son habitude, à travers cette série, Stéphane Batsal pratique la beauté de la destruction et l’élégance du chaos. Il illustre avec panache une réflexion sur l’absurdité humaine et sa capacité à renouveler son insolence et son cynisme tranquille. Il préfère la sobriété à l’ostentatoire et le découpage ciselé aux ciseaux des censeurs. Comme pour les Catas, il nomme pour chaque série un acteur.trice principal.e, un objet du délit. Pour la série Croissances, c’est la voiture qui est mise en scène. A la fois chantre de la réussite sociale et icône du drame écologique, elle est portraiturée dans des casses automobiles réalisées avec des photocopies contrecollées sur des caissons en bois. Les oeuvres sont vernissées de vernis brillant qui apporte au chaos ambiant l’image d’un joyeux et coquet cataclysme. Pour la série Rustica, ce sont des rouges à lèvre qui volent la vedette à des animaux de basse-cour. Collés sur des illustrations champêtres de couvertures d’un magazine vintage dédié à la campagne, ils s’incrustent parmi poules, lapins et cochons. Ces “rencontres du troisième type” sont d’une absurdité telle que l’expression homophonique “ne connaître ni des lèvres, ni des dents” oserait caractériser ces relations improbables à en faire rougir notre chère “Martine à la ferme”. L’objet rouge à lèvres est ainsi personnifié et vient perturber l’image fantasmée de la campagne.
Les journaux essorés par les mains de catcheur.euses dans la série Lutte libre sont eux aussi incarnés. Les adversaires ne sont plus les corps habituels affublés de costumes kitchs mais des corps de textes habillés de gros titres. Par la pression des doigts, l’information économique glorieuse se tord de douleur et se vide de sa substance jargonneuse. Ils en deviennent des graphiques péremptoires aux architectures futuristes élégantes, des Horizons explicites, série réalisée en 2019 : “Le gratte-ciel moderne est devenu un objet irrationnel anti-économique et absurde que la crise linguistique a totalement vidé de sa substance signifiante. D’abord, support du signe publicitaire, il s’est transformé en signe vide par excellence de l’espace moderne euclidien, isotrope, homogène. Sa mort est proche et il rejoint déjà au musée des grands mythes populaires les « villes flottantes et volantes » chargées de toutes les potentialités catastrophiques et apocalyptiques d’une société agonisante et convulsionnaire. Le cinéma commercial ne s’y trompe pas qui associe le gratte-ciel, le Zeppelin et le paquebot aux terreurs primitives de l’humanité, l’incendie, l’inondation et le tremblement de terre.”2
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1 Jean Clair, Une figure nouvelle, Marcel Duchamp, L’ARC, 1990
2 Bernard Huet, L’Architecture d’Aujourd’hui, mars/avril 1975